Chēr·e compagnon·ne,
Quelque chose d’irréversible est en cours.
Ces bestioles, que nous appelons homo sapiens, suivent un scénario qu’i·els qualifient de « moderne ». I·els éliminent nos espèces et nos refuges. C’en est fini des ressources bon marché, Nature est épuisée. Nous devons fabriquer, de toutes les manières imaginables, des foyers susceptibles d’abriter de nouveaux lendemains. En ce moment-même, la Terre est pleine de nuisibles, humain·es et non-humain·es, sans refuge.
Je me fiche pas mal de ces esprits ayant les yeux rivés vers le ciel, agitant leurs désirs insatiables comme seules projections futures. Nos semblables sont tout à fait autres. Je les imagine plein·es de vibrisses, d’antennes, de doigts, de queues, de cordons, de flagelles, de pattes et de poils indisciplinés. Iels folâtrent dans un humus grouillant d’autres nuisibles. Agent·es des processus terrestres, iels n’appartiennent à personne et n’en ont que faire des économies nécrophiles. Prospérant sous de multiples formes et de multiples noms, iels s’agitent partout sur et sous terre, se balancent dans les airs et frétillent dans l’eau. Iels font et défont ; iels sont fait·es et défait·es. Iels sont celleux qui sont. Iels font être.
Il s’agit de nuire. Nuire à qui, à quoi ? Nuire c’est résister, nuire c’est désobéir, nuire c’est saboter. C’est non seulement être inefficace, c’est forcer au ralentissement. Nuisibles car indésirables, parasitaires, jetables. De la vermine. La grande machinerie aime à se prétendre pure, faite d’acier brossé, de plastique « recyclé » et de nuages à données, à l’esthétique incontestablement lisse, blanche et propre. Tentant de faire oublier que la graisse qui lubrifie ses mécanismes est faite de sang et de sueur. La·e nuisible préfère fertiliser le compost. Dans le compost habite la charogne qui durant des années fut mon corps. Impossible de distinguer la matière qui pendant des années fut ton corps de la matière qui pendant des années fut le mien. Dans le compost, les insectes grouillent et dévorent ce qui pendant des années fut nos corps. Dans le compost poussent des plantes qui pendant des années ont nourri nos corps. Ainsi nos corps portent sous leurs ongles la terre de toustes celleux qui ont participé à la cultiver. Nos corps sont doués de fatigue, de paresse et d’errance. Surprenants de vulnérabilité et de faiblesses. Efficaces d’oisiveté. Suants d’affects et de sensibilités. Épais, sales, frêles, pluriels, nos corps prennent soin d’autres corps. Ils travaillent à vivre et à mourir. Ils entrent dans les failles des systèmes bien huilés, y coincent leurs tentacules gluantes dans leurs rouages, pour progressivement y créer des histoires en terre cuite et en papier mâché, en compagnie d’adelphes de toutes espèces. Des territoires aux enchevêtrements complexes, aux désirs de jeu, d’amitiés et d’interdépendances. Des territoires où il fait bon vivre, bon mourir, bon renaître. Où la pluie profite à nos sols. Notre survie dépend des écosystèmes ancestralement fonctionnels et de leur équilibre ; équilibre arraché par des politiques obstinées, fers de lance de l’illusion qu’est le progrès.
Nous n’avons pas appris à faire autrement. À faire avec. Nous avons certainement oublié les leçons de celleux qui nous ont précédé·es, qui habitent encore nos corps de quelconques façons. Nous faisons ici de notre mieux, nous continuons d’apprendre, de sonder d’autres possibles, certains joyeusement entamés. Continuons à creuser. C’est ce qu’il nous reste à (re)faire.
Le timbre de nos voix est polyphonique, tantôt chuchoté, tantôt scandé. C’est à sa forme que tu reconnaitras ma lettre. Tu comprendras l’urgence et la douceur dans laquelle nous nous trouvons, ce dernier jour de juin, depuis Fossile Futur. Abasourdi·es par le brouhaha incessant du monde, nous trouvons refuge dans le dessin de la lettre, puis de l’alphabet entier. Nous sommes conscient·es que ça ne nous sauvera pas. Ce n’est pas un leurre, c’est un cairn, un couteau, un fruit sucré.
Colportons une pensée sauvage. Ensemençons des mondes aux idées et aux formes dépareillées. Défaisons les liens qui nous tiennent au grand jeu capitaliste, pour tenter de collaborer avec d’autres. À celleux qui métabolisent les restes d’hydrocarbures présents dans l’eau. À celleux qui agrègent le trop plein de phosphates pour fabriquer leur carapace. À celleux dont le chant n’est entendu que par les êtres aux oreilles-sonar. Aux nocturnes. À celleux qui vivent entre les roches, qui communiquent par vibrations, qui stalagmitent, calcifient, régurgitent, métabolisent, déglutissent. Aux nuisibles, bienvenue !
Nuisibles baisers,
Un spécimen
❦
Avec des petits bouts de Vivre avec le trouble de Donna Haraway, Nous n’avons jamais été modernes de Bruno Latour, Le ravissement de Darwin, Le langage des plantes de Carla Hustak et Natasha Myers.